mercredi 10 juin 2020

Dieu, l'homme et le monde

Dieu, l'homme et le monde
YOUNESS HARMOUCH·DIMANCHE 7 JUIN 2020·3 MINUTES36 lectures
Comment sortir de cette glaciation idéologique ? Ou comment déjouer cette ruse ou ce mécanisme d’abêtir les peuples ?
Je ne saurais répondre à ces questions, mais j’essaierais de défaire ce nœud dans la mesure du possible. Je commencerais par cette phrase de Racine où il dit par la bouche de Phèdre : mon mal vient de plus loin.
En sociologie, il y a trois principaux concepts à définir pour qu'une civilisation prenne son élan : les concepts de "Dieu, l'homme et le monde". Le devenir d'une société ou d'une communauté dépendra de l’interprétation ou de la définition qu'elle donne à ces trois concepts.
L'imam Chafi3i (767-820) a donné les premières définitions de ces concepts dans son livre El Risala, livre fondateur de la méthodologie juridique islamique. Où Il a défini :
- Dieu comme entité qu'on devrait craindre.
- L'Homme comme pécheur qui consacrera sa vie à se repentir de ses pêchés. Le but de son
existence est de plaire à Dieu, à la fois par le culte et par les bonnes actions.
- l'aspiration à l'au-delà éternel par opposition au monde
éphémère.
Mohamed Abed Al Jabri (1935-2010) le considère comme l'artisan de la pensée musulmane après le prophète.
L'imam Ghazali (1058-1111) confirmera par la suite dans son ouvrage "Revivification des sciences de la religion" la pensée de Chafi3i.
Ibn Taymiya (1263-1328) clora le débat avec son livre "Al Fatawa Al Kubra". Sans oublier le salafiste Ibn Khaldoune qui a rajouté aussi son grain de sel dans "la Mokadima".
Ces grands théoriciens ont fixé et consacré la définition ou plus exactement l’interprétation de ces trois concepts il y a de cela 700 ans et par là même jeter les bases de la tyrannie, en renvoyant la notion de justice dans l'au-delà. Depuis lors rien ne changea.
El Hallaj (858- 922) quant à lui, a redéfini le concept de Dieu, il considérait que Dieu est un tout, ce qu'il appelait "El ittihad" ou l'unicité divine. Pour lui, les formes extérieures de religiosité sont incomparables aux réalités divines.
Ses idées scellèrent son sort. Il fut crucifié, démembré, décapité, brûlé et ses cendres jetées dans le tigre ainsi que ses œuvres.
Ibn Arabi (1165-1240) a imposé le soufisme comme science religieuse musulmane par excellence. Il a parlé de l'unicité de l'existence. Il a été apostasié par beaucoup de sachants (savants musulmans).
Ceux que nous tenions pour bien informés étaient en réalité à l'origine de notre ignorance. De nos jours, un grand nombre connaît El 3arifi ou El Qaradawi, mais n'a jamais entendu parler de Taha Abderrahmane (Âge: 76 ans) ou de Mohamed Arkoun (1928-2010).
Nous sommes soupçonneux envers ceux qui nous aiment et confiants envers ceux qui nous trompent, tel est le penchant naturel d'un peuple ignorant.
L'islam, victime de ses théologiens demeure sous perfusion. Il est devenu liberticide, ce qui a favorisé la bigoterie et l'ostentation. Son bras politique a paralysé son bras spirituel. Tout a été réduit au licite ou à l'illicite. Ceci a eu pour effet une glaciation idéologique de la pensée, dont on ne s'en sortira pas indemne. Nous sommes loin de voir le bout du tunnel. Autant faire l'amour en attendant la mort.
Milan Kundera avait à juste titre dit dans son roman l'insoutenable légèreté de l'être : "Les régimes criminels n'ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d'avoir découvert l'unique voie du paradis. Et ils défendaient vaillamment cette voie, exécutant pour cela beaucoup de monde. Plus tard, il devint clair comme le jour que le paradis n'existait pas et que les enthousiastes étaient des assassins".
Les sentiments que j'avais pour ma société sont usés, j'ai pesé la peine et le plaisir et le plaisir m'a paru léger.

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